Quand les fonctionnaires UE se prennent pour des dieux

L'UE a de plus en plus de mal à se présenter comme un rempart contre les flux migratoires incontrôlés, voire comme la gardienne de finances publiques saines. Aussi tente-t-elle aujourd'hui de se profiler comme l'unique garante de la paix en Europe.

C'est vrai: à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, après des décennies de conflits désastreux, une longue période de paix a commencé en Europe. La fatigue de la guerre des peuples impliqués dans les batailles meurtrières de la Première et de la Deuxième guerre mondiale, d'une part, l'"équilibre de la terreur" imposé par les deux grandes puissances, les Etats-Unis et l'USSR, d'autre part, ont été à la base de cette longue période de paix sur le sol européen. Cela dit, il n'est pas dérangeant que la fondation de l'Union européenne (UE) ait été elle aussi célébrée par ses auteurs comme un facteur de paix.

La démocratie était encore intacte

Il s'agissait cependant à l'époque d'hommes d'Etat démocratiquement élus qui ont réussi à mettre en place une organisation assurant le développement économique, mais aussi l'exploitation économique de la période de paix. Le nombre de fonctionnaires employés par la nouvelle organisation n'avait guère de signification à l'époque.

Le quotidien zurichois "Tages-Anzeiger" a récemment invité à un entretien René Schwok, directeur de l'institut "Global Studies" de l'Université de Genève. Les affirmations lancées par cet "expert de la paix" sont révélatrices.

Diffamation de tous les esprits critiques

René Schwok ne laisse d'emblée planer aucun doute: celles et ceux qui osent critiquer l'UE actuelle sont toutes et tous des "ennemis de l'UE" qui n'ont que mépris pour cette organisation. Cet "expert de la paix" exclut a priori que l'on puisse émettre des critiques, fussent-elles parfaitement objectives, contre les excès de l'UE, que l'on puisse avoir d'autres opinions sur l'UE que celles de ses partisans les plus convaincus. Celles et ceux qui critiquent l'UE ne méritent pas d'être pris au sérieux. Ce sont des ennemis des amis de la paix. Point à la ligne.

Oser critiquer des aspects particuliers du libre-échange, de la pratique de la libre circulation des personnes ou encore le non-fonctionnement du traité de Schengen, les conséquences nuisibles de la monnaie unique, c'est faire preuve de mauvaise foi et vouloir détruire l'UE, affirme Monsieur Schwok. Le fait que la critique et le droit élémentaire d'exercer la critique sont indissociablement liés à toute démocratie libérale n'occupe pas un seul instant la pensée schwokienne.

Le "mécanisme de l'enchaînement des Etats"

A en croire René Schwok, le principal acquis de l'UE est d'avoir mis en place un tel "mécanisme d'enchaînement des Etats" que les envies de mener des politiques extrémistes ou déstabilisatrices sont devenues excessivement chères. Preuve en est à ses yeux le développement dans le sud de l'Europe: la tendance notoire à l'instabilité dans ces Etats a été éliminée depuis que ceux-ci sont intégrés dans le réseau de l'UE. Le fait avéré que la rigide monnaie unique favorise l'Allemagne par un euro trop faible, mais étrangle les pays du sud de l'Europe par une monnaie trop forte pour eux et provoque un déséquilibre dangereux, cela ne préoccupe absolument pas Monsieur Schwok. Le fait que cette monnaie unique a provoqué une grande pauvreté dans le sud européen, déclenchant du même coup des troubles dans les pays méridionaux, est tout simplement ignoré par cet expert de la paix.

L'Europe de l'Est "domptée"?

En revanche, Monsieur Schwok n'hésite pas à prétendre que les pays d'Europe de l'Est ont été préservés d'une "politique extrémiste et guerrière" grâce à leur intégration dans l'UE après la chute de l'empire soviétique.

Comment ce professeur genevois peut-il affirmer que les Etats d'Europe de l'Est cultivaient, après leur libération du joug de la dictature soviétique, des envies extrémistes et guerrières aussi longtemps qu'ils n'étaient pas inclus dans l'UE? Ces pays étaient-ils donc peuplés de monstres?

Ou alors cet expert de la paix fait-il ces déclarations outrancières pour manifester sa désapprobation et sa frustration devant les gouvernements polonais et hongrois parce que ceux-ci ont décidé de protéger eux-mêmes leurs frontières contre une immigration de masse que l'UE est totalement incapable d'empêcher?

La Suisse "sauvée"

Le professeur genevois atteint définitivement le sommet du grotesque en affirmant que l'Etat de droit suisse a lui aussi profité du carcan que tente de lui imposer Bruxelles. Une initiative populaire aux exigences à ses yeux irréfléchies étant devenue, sans qu'on s'y attendît, un droit constitutionnel à la suite d'une votation populaire, le Parlement suisse tendant vers Bruxelles a réussi à corriger l'inacceptable de sorte que "l'appartenance relative de la Suisse à l'UE" n'a pas été remise en question.

Voilà comment un professeur genevois, manifestement grand ami des fonctionnaires bruxellois, justifie une violation flagrante de la Constitution par la Berne fédérale.

La "question allemande"

Selon Schwok, la question clé pour l'UE est la "question allemande": en tant que membre de l'UE, ce pays puissant et souvent agressif dans le passé a été pour ainsi dire civilisé. L'Allemagne est aujourd'hui clairement le membre le plus important de l'UE. L'appareil bruxellois empêche cependant que cette importance relative évolue vers une domination. La preuve de ce constat a été faite durant la crise de l'euro: bien que l'Allemagne ait critiqué la politique de surendettement d'autres pays de l'UE, elle a finalement dû participer tout de même au financement du sauvetage du système euro.

La réalité est que cette politique a été marquée par le non-respect de conventions UE et que certaines de ces conventions aient même été transformées en leur contraire. Mais cela n'a aucune importance pour Monsieur Schwok. Les promesses solennelles faites aux citoyens UE que jamais ils ne devraient passer à la caisse pour financer les excès d'endettement de certains pays UE ont été grossièrement trahies, tout comme diverses décisions prises démocratiquement à ce sujet. Monsieur Schwok n'en a cure. Ces comportements ont pourtant un rapport très étroit avec la paix.

Sans démocratie il n'y a pas de paix en Europe. Les milieux qui acceptent la toute-puissance des fonctionnaires UE en les célèbrant comme des dieux du développement, si bien qu'ils doivent échapper à tout contrôle démocratique, ces milieux travaillent à la désintégration politique et économique de l'Europe. Et menacent ainsi les fondements de la paix sur notre continent.

us

12.01.2017 | 22314 Aufrufe